agence méditerranéenne de développement artistique et conseil en programmation

mezwej LA PASSION D'ADONIS

Zad Moultaka, La Passion d'Adonis
pour oud, violon, percussions, voix et électroacoustique
50’ - 2015
Sur des textes et avec la voix d'Adonis extraits de
"al-Kitâb" (le livre) Livre II, "hier, le lieu’ aujourd’hui".
(traduction Houria Abdeouahed).

Ensemble Mezwej Amel Brahim-Djelloul, chant / Rachid Brahim-Djelloul, violon

Yousef Zayed, oud / Claudio Bettinelli, percussions et claviers

Création Festival Ile de France le 10 octobre 2015 Auditorium Jean-Pierre Miquel de Vincennes 20h30
Commande Mezwej & Festival Ile de France

Le noyé aurait-il peur de se mouiller ? (al-Mutanabbî)

Si l’âme de l’homme hésite oscille entre la souffrance et l’ennui, le poète Adonis et le compositeur Zad Moultaka ont choisi leur camp. Mais il s’agit ici d’une souffrance joyeuse et rageuse. Un même enjeu, une même passion les animent : questionner la modernité arabe. Si la violence et langue sont indissociablement liées, il faut s’interroger sur l’origine de cette violence, il faut exhumer les restes encryptés dans les îlots blancs de la mémoire collective. Trouver le lieu d’une modernité qui se nourrit de l’énergie du passé et le transcende.

Des tempêtes sur l’Euphrate, et à Alep
sauvagerie
Glaive byzantin et sang arabe
Glaive arabe et sang byzantin
Jeu
Et les dés sont les têtes

« Le poète chemine dans les ténèbres, seule condition pour le surgissement de la parole poétique ». C’est dans ce noir que nous plonge littéralement le compositeur Zad Moultaka pour rejoindre et ne faire qu’un seul corps avec le poème d’Adonis, guidé par al-Mutanabbî (915-955) dans son exploration de la violence de la langue arabe, comme Dante l’était par Virgile, visitant l’enfer et le paradis.

Zad Moultaka, à travers cette nouvelle expérience radicale, traverse les confins de la langue et de la musique, reconstitue cette nuit humaine avec quatre musiciens et une bande sonore, une bande passante du temps et de la nuit. Pénombre pour accueillir, pour envelopper la parole, une parole qui semble venir de la nuit des temps et en même temps explose dans notre actualité avec une si cruelle acuité.
Où Zad Moultaka se propose de restituer cette parole dans l’espace propre de la musique arabe contemporaine. Instruments orientaux – violon, oud, percussions -, langue, sonorités, accents, hétérophonie. L’entrelacement de la voix profonde et spectrale du poète avec la voix vivante de la chanteuse ou celles des instruments, fait éclore une musique se déployant par un jeu d’apparitions et de disparitions des musiciens sur l’espace scénique. Naît ainsi une polyphonie de l’espace poétique et musical qui incite à une forme de contemplation, un séjour en apnée, un rêve éveillé, plainte, chant de deuil, de veillée et d’amour.


O nuit ! ouvre toi, non comme une tombe
Mais comme un lit
Éloigne-toi, ne reviens jamais
Lorsqu’elle coule dans le fleuve de nos désirs
La beauté
Ne revient jamais


La passion d'Adonis par Zad Moultaka
Certaines œuvres musicales naissent dans une profonde douleur. C'est le cas de « traverser" qui n'a trouvé son titre final et juste qu'à la fin de l'écriture ; "La Passion d'Adonis". Car il s'agit bien d'une Passion dont les souffrances volent librement au-dessus de nos êtres, habillées des mots de cet immense poète et penseur. Profonde douleur car comment et pourquoi mettre en musique cette langue poétique déjà si puissante et si musicale ? Tout objet se rapprochant d'une source lumineuse ne crée que des ombres ! Mais ces ombres se sont éparpillée sur un sentier devenu chemin d'initiation, dans une noirceur qui cache, tel un calice, une lueur prête à surgir. 
La parole d'Adonis est  forte et sans pitié, elle traverse l'espace et le temps en étoile filant(e) vers son horizon noir. L'approcher c'est se brûler.  La seule issue pour la musique, c'est de devenir écrin ; ici le poète est soliste et les musiciens ses fantômes du désert, ces morts qui hantent le poète par leur incapacité de mourir.

C’est à travers l’essai « le fixe et le mouvant » que j’ai rencontré le poète Adonis. Après de longues années de travail et de réflexions sur mon identité et mes origines culturelles arabes et méditerranéennes, cette parole est apparue sur mon chemin d’artiste comme une lueur profonde et puissante. Longtemps j’ai cru me mouvoir dans un désert, questionnant la mémoire, celle d’hier et d’aujourd’hui, me confrontant aux impasses ou entrevoyant des chemins possibles en tant que compositeur mais surtout en tant qu’homme inscrit dans une modernité et une complexité politique et sociologique. La pensée d’Adonis a fait naître en moi une présence inespérée, inattendue car elle résume d’une manière précise, tranchante et fulgurante la problématique arabe actuelle, et donne par conséquent une clef de compréhension inestimable. Mais au-delà de l’aspect historique et philosophique, la pensée d’Adonis est totalement visionnaire. Elle s’inscrit d’une manière juste et si terrifiante dans l’actualité violente du moyen orient. Lorsque je me suis plongé dans la lecture de son recueil de poésie « Al Kitab », j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une voix désespérée, refusant l’horreur dans laquelle baigne la Syrie de nos jours. Mais "Al Kitab" a été écrit il y a vingt ans et la voix du poète est « malheureusement » intacte.
Et c’est une voix qu’il faut faire entendre : criée, amplifiée, hurlée, aujourd’hui plus que jamais, face à l’inaction et au confort ambiants, comme un acte de résistance.




un projet mezwej 2015
production art moderne marseille coproduction RSB Artists (Lyon) - commande Mezwej et Festival Ile de France
avec le soutien du
Conseil Régional Provence-Alpes Côte d’Azur et de l’IRCAM

Alors que la musique occidentale a été régénérée et nourrie dans les années 20 par la musique et la pensée orientale et extrême orientale, aujourd’hui à son tour la musique arabe doit repenser son espace de l’intérieur et se nourrir des chemins qu’a ouverts la musique contemporaine. En tant qu’artiste né au Liban, m’intéressant à l’écriture musicale contemporaine, la question de mes origines culturelles s’est très vite posée dans mon parcours de compositeur. Héritier d’une musique musulmane et chrétienne arabe, orientale et millénaire, je me suis vite retrouvé dans une impasse linguistique dès lors que j’ai épousé le langage d’écriture occidentale contemporain. En effet comment associer les techniques de compositions occidentales verticales avec une pensée arabe horizontale ? Comment repenser la voix et la ligne musicale, tant ancrées dans le cœur et l’être oriental, alors que la musique occidentale a déjà pris le chemin, depuis bien longtemps, de l’abstraction et pris ses distances avec cette valeur qui devenait si effrayante pour lui : l’émotion ! Parallèlement à des œuvres qui font partie de mon parcours de compositeur, totalement convaincu du combat que mène la musique d’aujourd’hui, plusieurs (œuvres) récentes, questionnent spécifiquement la problématique de la musique arabe.
Le projet traverser s’inscrit dans ma quête d’un espace neuf, régénérant la musique arabe et apportant peut-être même, j’ose en rêver, un peu d’air neuf à la l’écriture occidentale contemporaine. Le projet rassemble trois musiciens arabes la soprano Amel Brahim-Djelloul, chant, Rachid Brahim-Djelloul, violon, Youssef Zaid, oud & chant et un percussionniste italien, Claudio Bettinelli, tous entourés par un paysage électro-acoustique et la voix d’un des grands poètes de notre temps, Adonis. Ce n’est pas autant son identité syro-libanaise qui m’interpelle ici mais surtout sa pensée et sa position en tant qu’homme libre. Ses idées progressistes dénoncent une civilisation arabe décadente incapable de se régénérer et de trouver une dynamique nouvelle, que ce soit dans les domaines politique, économique, poétique ou artistique, tant elle est sclérosée dans son passé religieux et clanique.
C’est avec la voix du poète que commence le voyage. A l’intérieur d’une salle plongée dans le noir, elle nous emmène dans l’imaginaire poétique et ouvre l’espace de la matière musicale. L’entrelacement de la voix du poète avec la voix de la chanteuse ou celles des instruments, les solos, duos ou trios, fera éclore une musique se déployant par un jeu d’apparitions et de disparitions des musiciens sur l’espace scénique. Naîtra ainsi une polyphonie de l’espace poétique et musicale qui incite à une forme de contemplation et traversée intérieure.

Zad Moultaka